Une expropriation de principe très choquante

Le temps de la parole

PoléthiqueLa séquence électorale du printemps est passée. Il devient possible d’exprimer des paroles plus difficiles à poser et surtout à entendre, sans risque d'être accusé de jouer le jeu des extrêmes. Une accusation souvent instrumentalisée et portée par ceux qui travestissent la gauche, dans des logiques parfois toutes personnelles.

Dans nos façons de faire de la politique en France, le clivage gauche-droite ou même la peur des extrêmes, sert trop souvent d'alibi pour justifier une loi du silence sur des comportements opposés aux discours portés. Des attitudes et des actes masqués qui conduisent justement les citoyens à se détourner progressivement de la politique ou, du fait du sentiment d’injustice et d’impunité que ces passe-droits engendrent, rejoindre un vote extrême.

La confiance avec les électeurs est rompue et objectivement, il est difficile de leur en vouloir tant l'exemplarité de trop nombreux responsables politiques parait désalignée de leurs beaux discours. Si l'on souhaite vraiment s'éviter un passage par l’extrême droite ou une démocratie au rabais, il est urgent de rétablir de la confiance, de lutter contre cette croyante, de plus en plus présente, que la politique n'est qu'un monde de tordus ou de corrompus. Car ce risque est bien présent, avec une extrême droite qui polit son discours et ne cesse de progresser, tant par la montée des inégalités que par une adhésion lente mais continue à leur rhétorique sur la sécurité ou l'immigration. Un discours de plus en plus banalisé par une droite de moins en moins républicaine.

Dans ce grand basculement vers moins de démocratie qui est en train de se produire sous nos yeux, nous aurions tort de minimiser l’incompréhension et le rejet alimenté par une classe politique qui exerce ou a exercé le pouvoir, sans exigence d’éthique ou de déontologie. Il y a donc urgence à agir, urgence à sortir de cette loi du silence qui compromet nos capacités collectives à écrire et agir pour l’avenir, urgence à donner une autre visibilité aux citoyens de ce que peut être et de ce que peut faire la politique et ceux qui la dirige.

Des partis au centre de notre démocratie faiblissante

Malgré toutes les critiques que l'on voudra leur faire, les partis politiques resteront des institutions essentielles à la vie démocratique. C'est à travers eux que se regroupent et se structurent les façons différentes de penser et de voir le monde, afin de produire des perspectives collectives. C'est à travers eux que se fait le premier choix des dirigeants à même d'incarner des politiques, proposés ensuite aux votes des citoyens. Aujourd'hui, le problème n'est donc pas tant la remise en cause du contenant : les partis politiques, mais bien leur contenu : les hommes et les femmes qui les dirigent, les méthodes d’un autre temps, les pratiques obscures, parfois violentes et trop souvent sans règles qui s'y déroulent.

Quand les partis dysfonctionnent, il ne s'agit pas d'un épiphénomène qu'il conviendrait de cacher, en mettant un voile pudique sur ce qui s'y passe. Ce sont les fondations du système démocratique qui se fissurent, qui se corrompent, qui s’affaiblissent. C'est tout notre système de production et de sélection démocratique qui marche sur la tête. Au lieu de sélectionner les meilleurs et de produire du sens pour diriger nos territoires et nos vies, l'absence d'éthique et le non-respect des règles sélectionnent dans le meilleur des cas, les plus médiocres, dans le pire des cas, les plus corrompus.

La démocratie est à l'image du « travail invisible », on ne se rend compte de ses bienfaits et de sa plus-value que lorsque cela s’arrête. A l’Est de l’Europe, la période donne un effrayant aperçu de ce que peuvent produire des pouvoirs corrompus à grande échelle et le peu de cas fait des peuples qui cherchent à s’en libérer. La démocratie n'est jamais un acquis, c'est un idéal jamais atteint, souvent instable. Le combat continu d’une vision collective équilibrée et apaisée, contre des forces qui font tout pour accaparer le pouvoir dans l’espace et dans le temps, ainsi que l'accès aux richesses qui vont avec.

Entre défiance et confiance, le déni politique

Depuis 2009, le baromètre de la confiance politique des Français dresse un tableau sévère mais sans ambiguïté sur la confiance des Français envers leurs partis politiques. Tous les ans, les partis sont les bons derniers du classement, avec 2 fois moins de confiance que les banques et 4 fois moins de confiance qu’envers les entreprises (ici).

Malgré cette défiance mesurée factuellement année après année dans l'opinion publique française, on trouve des personnalités politiques pour proposer le « vote obligatoire », afin de résoudre le problème de l'abstention. Cette « proposition » est caractéristique du monde politique actuel français : absence de remise en cause et aucun questionnement en profondeur du malaise.

Juste un rejet de la faute sur les « électeurs » qui n'accompliraient pas leur devoir de citoyen et qu’il conviendrait de contraindre à voter malgré eux. Une façon aussi de culpabiliser la population à ne pas se mobiliser pour une classe politique, qui ne fait aucun effort pour travailler sa crédibilité, sa maturité et son éthique. Une façon tactique enfin de diviser la population, de donner des bons points à ceux qui votent encore et pointer ceux qui posent problème, en grignotant la légitimité de l’élection par leur abstention.

Nous sommes là au même niveau de réflexion qu’un restaurateur qui cuisinerait des plats indigestes et avariés, constaterait une baisse de sa fréquentation et demanderait à la force publique d'obliger les passants à venir consommer, sans changer une ligne à son menu !

En démocratie, ce ne sont pas les citoyens que l'on change, mais les responsables politiques. Encore faut-il que les institutions en responsabilité de faire cette médiation, les partis politiques, jouent leur rôle dans le système démocratique.

Le droit de vote va avec la liberté de vote. Les dirigeants des partis feraient bien de se remettre en cause. Ils sont les premiers responsables et les premiers concernés par la montée d'une démocratie de défiance, qui amènera peu à peu le pays vers une ingouvernabilité, servant de marchepied à tous les autoritarismes.

Que faire, puisque le système ne semble pas s'autoréguler tout seul ?

C’est une évidence et il n’y a pas besoin d’être sorti de l’ENA, de Polytechnique ou de Saint Cyr pour répondre à cette question. Il faut rétablir la confiance avec les Français. Il faut remettre l’éthique comme un préalable à toute politique publique qui affirmerait servir l’intérêt général. Il faut remette de l’honnêteté au cœur des engagements, de la loyauté au cœur des comportements, de l'exemplarité au cœur des pratiques.

Il y a 10 ans déjà, j'avais créé un tag sur ce blog : #Pol'éthique. Il est grand temps de s'en saisir, de fendre l'omerta qui chaque jour, donne un peu plus de place et de pouvoir aux plus menteurs, et dénoncer les pratiques déloyales qui détruisent à petit feu le monde politique et notre démocratie sur laquelle elle s'appuie.

Pour nous qui sommes nourris par une sensibilité de gauche, il faudra aussi questionner le caractère ultra-libéral de la compétition électorale, à minima en interne aux partis. Une compétition où la fraude, le mensonge et la malhonnêteté sont autant d’avantages concurrentiels pour accéder au pouvoir.

La corruption des pratiques est à la politique ce que le dopage est au sport. Elle masque, détruit la véritable performance. Elle sélectionne les plus tordus, les plus malhonnêtes et bien souvent puisque cela va avec, les plus faibles en matière de vision politique (sinon, ils n'auraient pas besoin de tricher pour arriver !) Nous avons besoin des plus vertueux, des plus exemplaires, des plus intelligents. Nous avons besoin des meilleurs pour répondre aux défis de ce siècle, et ils n’en manquent pas. Cela ne pourra passer que par un assainissement des institutions qui produisent et proposent nos dirigeants. En un mot, il faut transformer structurellement les partis politiques et je vais vous faire une petite confidence, ils ne le feront pas de leur propre chef !

Des partis divergeant, hors sols, sans boussoles

Aujourd’hui, les partis ont externalisé toute leur réflexion vers des think tanks, des clubs, des cercles de réflexion remplis de sachants, parfois déconnectés du vécu et des réalités, parfois noyautés par des groupes de pressions, mais surtout déconnectés des citoyens et du rôle d'éducation populaire démocratique qu'ont pu avoir historiquement les partis de masse.

Trop souvent, les partis sont devenus des clubs de supporters, ne remplissant plus leurs maigres débats que par des enjeux internes, attachés à des échéances électorales ou de congrès, dans lesquels des écuries intéressées et savamment organisées, s’affrontent pour accéder à chaque petite parcelle de pouvoir. Une recherche de pouvoir sur autrui, plutôt qu’un pouvoir à faire et améliorer la société. Quand le sens n’est plus le cœur de la machine, ce qui la dirige et la fait avancer, le rapport de force va aux stratèges, aux communicants, aux sortants, plus à ceux qui pensent et réfléchissent le monde demain.

J'ai vécu cette paupérisation de la réflexion au cours des 20 dernières années, avec des congrès ne servant plus qu'à départager des groupes opposés, minés par des ambitions personnelles, mais ne traçant plus aucune vision émancipatrice et de progrès pour le monde de demain.

Vingt ans plus tard, le résultat est là pour le Parti socialiste, moins de 2% à la présidentielle. Ce résultat n'est pas la faute de la candidate ou du secrétaire actuel, c'est la responsabilité d'un parti qui s'est sclérosé et s'est refermé sur lui-même. Enfermé entre les petits arrangements idéologiques et de violentes luttes internes. Des pratiques totalement désalignées avec ce que l'on devrait attendre du Socialisme et de son histoire.

On peut laisser à penser qu'Emmanuel Macron, en fin stratège, a tué les partis républicains. Mais la réalité des partis mourants est qu'ils se sont sabordés eux-mêmes. Ils ne sont plus habités que par des conflits de personnes, des enjeux d’argent, des luttes de pouvoir malsaines, et des postures de rentiers. Des baronnies omnipotentes, accaparant les mandats et entravant l’émergence d’une démocratie saine, fluide et partagée.

Parler pour panser notre démocratie

Il est temps de parler. Si l'on veut tenter de faire monter notre démocratie en maturité, de faire réellement baisser les extrêmes sur la durée et surtout, de donner une nouvelle vision aux orphelins de ce grand courant de pensée de gauche, de progrès et de combat qu'est historiquement le socialisme. Il est grand temps d'analyser et de comprendre comment cela se passe vraiment. Comment cette dérive se perpétue. Brest sera un bon lieu exploratoire pour cela.

Dans les semaines qui viennent, je m’attacherai à décrire ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu, et après mise à distance, ce que j’ai fini par comprendre. Car pour donner un horizon crédible et sincère, il faut toujours comprendre de là où l'on part, dresser un constat objectif de la vérité, puis décortiquer la mécanique systémique qui rend ces pratiques toxiques si stables et malheureusement si durables. Le cas brestois n’est probablement pas si original que cela dans les dysfonctionnements des partis en France. J'ai lu de trop nombreux témoignages, de militants ou d'anciens militants décrivant ces mêmes dérives ailleurs en France, pour me considérer comme un cas singulier et Brest un cas isolé. L'originalité brestoise viendra plus du fait qu’il existe un grand nombre de documents pour parler de faits, librement.

Le temps de la parole

Il est temps de parler. Il est temps d’expliquer ce qui m’a conduit à faire le choix difficile de prendre mes distances vis-à-vis de la politique brestoise. Il est temps de chercher à comprendre pourquoi et comment certaines pratiques de partis sont devenues toxiques pour notre démocratie.

Je crois que cette expression, qui sera parfois douloureuse, est une nécessité, un devoir si l’on veut arrêter l’hypocrisie dans laquelle nous nous maintenons. Elle est donc politiquement nécessaire si l’on cherche vraiment à comprendre et à tirer les bonnes leçons pour demain.

Cette expression m’est aussi nécessaire pour tourner la page d’une période que j’ai vécue, lors de laquelle j’ai essayé de donner le meilleur de moi-même, mais où il faut reconnaitre que les courants contraires furent plus puissants. Je crois avoir l’envie d’écrire encore de nombreux post sur ce blog pour tenter de tracer le monde de demain, mais réécrire ici commence forcément par là. Il n’y aurait pas de courage et de sincérité à écrire en omettant la vérité qui ne se dit pas, une vraie réalité cachée de nos démocraties, au cœur de nos problèmes actuels.

Il y a un temps pour le silence. Il y a un temps pour la parole. Je crois que le temps de la parole est venu.

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« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal,

mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »

Albert Einstein

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